L'émail de Limoges


Historique:

La tradition voit en Saint-Eloi, ministre du roi Dagobert et patron des orfèvres, né à Chaptelat (Haute-Vienne) et fondateur de l'abbaye de Solignac située à quelques kilomètres au sud de Limoges, le père de l'orfèvrerie limousine dont l'art de l'émail constitue l'un des fleurons. Favorisé par la présence simultanée dans l'environnement naturel régional de la plupart de ses composants de base - silice du socle cristallin pour la matière vitreuse, oxydes métalliques pour sa coloration, eau acide pour la purification des poudres - l'émail apparaît en Limousin dans la première moitié du XIIe siècle, avec la technique du champlevé. S'il est évident que l'enracinement durable de l'émail en Limousin est lié à des conditions naturelles favorables, plusieurs facteurs historiques et culturels expliquent également l'ampleur de la production médiévale et son extraordinaire succès dans toute la Chrétienté occidentale en tant qu'"Opus lemovicense" ou "Oeuvre de Limoges".

L'abbaye de Saint-Martial de Limoges, alors au sommet de sa puissance, est au cœur d'un vaste réseau d'échanges religieux, intellectuels, artistiques et commerciaux. Elle est elle-même un centre de pèlerinage majeur puisqu'elle abrite le tombeau de Saint Martial, le 13ème apôtre, et représente une étape de choix sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle et de Rocamadour. L'abbaye de Grandmont, située à quelques kilomètres au nord de Limoges, constitue pour ses besoins propres un fabuleux trésor. Elle est aussi en contact permanent avec les plus grands centres de l'Europe et du Proche Orient, tout en bénéficiant de la faveur de la dynastie des Plantagenêts. On connaît par ailleurs l'attachement d'Aliénor d'Aquitaine à Limoges, où elle a tenu à faire couronner duc d'Aquitaine son fils Richard-Cœur-de-Lion. L'entourage ecclésiastique et les relations anglaises de la dynastie ont sans doute contribué à élargir encore le marché de l'émail du Limousin.

Le succès de l'Oeuvre de Limoges tient également, et peut être d'abord, à la réelle qualité esthétique des réalisations des orfèvres limousins qui ont su produire quelques uns des chefs-d'œuvre du Moyen Age. La grande solidité des émaux et leur coût peu élevé par rapport à l'orfèvrerie précieuse, dû à l'emploi de matières premières ordinaires, le cuivre et le verre, sont des facteurs essentiels de leur diffusion lointaine et de leur production en quantité impressionnante: la majeure partie de celle-ci consiste en objets de culte, parmi lesquels les châsses, petits réceptacles à reliques en forme de maison, souvent illustrées de scènes pittoresques aux colorations lumineuses, constituent le groupe le plus important. L'usage de l'émail de Limoges est encouragé par le pape qui, en 1215, autorise son emploi pour l'une des deux réserves eucharistiques que se doit de posséder toute l'Eglise. Cependant, le terme "émail", encore utilisé de nos jours dans le vocabulaire héraldique pour désigner certaines couleurs, atteste l'usage largement répandu d'objets émaillés dans le monde profane, qu'il s'agisse de bijoux, d'ornements vestimentaires ou de petit mobilier.

Les métaux:

Les métaux utilisés en émaillerie doivent présenter les qualités suivantes :

- être exempts d'alliage,

- présenter une malléabilité facilitant le façonnage,

- avoir une bonne conductibilité à la chaleur et un coefficient de dilatation identique à l'émail,

- être dotés d'un éclat naturel contribuant à donner plus de luminosité aux émaux translucides.

Si l'or et l'argent conviennent parfaitement, le cuivre est plus généralement employé pour des raisons économiques.

Le tombac (alliage de cuivre et de zinc) peut être utilisé pour certains travaux à condition que la pièce à émailler ne subisse qu'un seul passage au four.

L'émail et sa composition

    Dans son état transparent et incolore, l'émail utilisé en émaillerie s'apparente au cristal. Il est généralement constitué de sable siliceux (silice), de carbonate de soude, de potasse et de plomb. La silice, agent vitrifiant transparent, se présente sous plusieurs variétés minérales: quartz, tridimite, cristobalite, calcédoine, silex, ce dernier convenant le mieux pour la fabrication de l'émail.

    Le mélange de ces différents composants est appelé "fritte". Le "frittage" ou fonte de l'émail au creuset demande huit à douze heures pour atteindre son point de fusion: 1 400 degrés celsius.

D'une consistance pâteuse, l'émail est alors "tiré" du creuset à l'aide de louches munies de longs manches puis "coulé" sur des tables métalliques où il se solidifie sous forme de galettes.

    Ces galettes seront broyées, les particules d'émail ainsi obtenues formant un "sable" qui sera utilisé, après plusieurs lavages, par l'émailleur. Il sera revitrifié par cuissons successives à environ 900 degrés centigrades.

    Autrefois, les émaux étaient rendus opaques par adjonction d'oxyde d'étain; de nos jours, on emploie plus couramment les oxydes de titane, le fluorure de sodium ou le phosphate de calcium.

    La coloration des émaux est obtenue en ajoutant à la "fritte" différents oxydes métalliques dont nous citerons les principaux par ordre de fusibilité décroissante :

- Oxydes de cobalt et de cuivre pour les bleus et les turquoises.

- Oxydes de manganèse et de cobalt pour les violets.

- Oxydes d'étain pour le blanc.

- Oxydes de fer pour les jaunes.

- Oxydes de cuivres ou oxydule d'or pour le rouge et le rubis.

    La métallographie moderne a permis d'étendre la gamme chromatique des émaux, mettant à la disposition de l'émailleur une palette plus importante.

    Jadis, le "frittage" de l'émail était réalisé dans les ateliers. Maintenant, cette opération est effectuée par des spécialistes qui fournissent l'émail sous différentes formes: poudre, grenaille, morceaux, baguettes; elles sont utilisées en fonction de la pièce à réaliser ou de l'effet à obtenir.

    Cette préparation semi-industrielle pourrait faire craindre une certaine uniformité dans les coloris des émaux actuels. En fait, chaque émailleur, en fonction de sa sensibilité, réalise sa palette en effectuant soit des mélanges, soit des modifications, personnalisant ainsi sa production.

    La diversité des activités du métier d'émailleur d'art nécessite l'emploi d'autres matériaux qui sont évoqués par ailleurs, à propos des techniques.

 

Haut